top of page

Michelin enterre son Étoile Verte. Et avec elle, une certaine idée de la gastronomie engagée ?

  • Photo du rédacteur: Gastrognito
    Gastrognito
  • il y a 6 jours
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 4 jours

Deux semaines. C’est tout ce qu’il aura fallu pour faire basculer l’un des symboles les plus visibles de la gastronomie durable dans une étrange zone grise. Le 4 mai 2026, lors de la cérémonie du Guide MICHELIN Belgique et Luxembourg, trois nouvelles tables recevaient encore une Étoile Verte : Instroom by Seppe Nobels à Anvers, Màloma à Rixensart et Nova à Sint-Niklaas. Le 18 mai, Michelin annonçait officiellement que cette distinction, lancée en 2020 pour mettre en lumière les restaurants engagés dans une démarche plus responsable, serait progressivement abandonnée. Une disparition en douceur, donc. Mais une disparition tout de même.


Il y a des prix qui naissent avec fracas. D’autres qui s’éteignent presque en chuchotant. L’Étoile Verte appartient désormais à cette seconde catégorie.


© Illustration éditoriale — Gastrognito / A.L.
© Illustration éditoriale — Gastrognito / A.L.

Une étoile née dans l’air du temps

Lorsqu’elle apparaît en 2020, l’Étoile Verte semble répondre à une évidence. Dans une gastronomie longtemps jugée à l’aune de la précision d’un jus, de l’éclat d’une cuisson ou de la noblesse d’un produit, Michelin choisit d’ajouter un autre critère de distinction : la manière dont un restaurant pense son rapport au vivant. Saisonnalité, circuits courts, gestion des déchets, biodiversité, empreinte environnementale, lien aux producteurs : l’assiette ne suffit plus, il faut désormais regarder ce qui se joue derrière elle.


Le symbole est fort. Peut-être même nécessaire. À l’heure où les chefs parlent de potagers, de fermentation, de pêche raisonnée et de sourcing local avec autant de sérieux qu’ils parlaient autrefois de sauces mères, le Guide Rouge donne à ces engagements une visibilité inédite. L’Étoile Verte n’a jamais prétendu être une certification scientifique, Michelin l’a régulièrement rappelé. Elle était plutôt pensée comme une reconnaissance complémentaire, une manière de signaler les maisons qui tentaient d’ouvrir une autre voie.


Et pendant quelques années, le message fonctionne. En 2025, Michelin expliquait encore que plus de 500 chefs étaient reconnus à travers cette initiative. À l’automne, alors que certains observateurs s’interrogeaient déjà sur sa disparition des filtres du site internet, le Guide assurait que “l’Étoile Verte existe toujours” et promettait même de mieux valoriser cette communauté engagée. Sept mois plus tard, le récit change.


“Mindful Voices”, ou l’engagement sans trophée

À la place, Michelin lance Mindful Voices, traduit en français par Voix Engagées, une nouvelle plateforme éditoriale appelée à mettre en lumière non seulement des chefs, mais aussi des hôteliers et des producteurs de vin. L’ambition affichée est plus large, plus internationale, plus transversale. Michelin veut désormais raconter “les femmes et les hommes” qui proposent de nouvelles manières de faire dans les univers de la gastronomie, de l’hospitalité et du vignoble. Le lancement officiel est prévu le 1er juin 2026 lors de la cérémonie des pays nordiques, à Copenhague, avant un déploiement européen puis mondial durant l’année.


Sur le papier, l’idée n’a rien d’absurde. La transition écologique ne s’arrête évidemment pas à la cuisine. Un hôtel peut repenser son énergie, son approvisionnement, son linge, son rapport au territoire. Un domaine viticole peut transformer sa viticulture, sa biodiversité, son usage de l’eau. En élargissant le cadre, Michelin suit aussi l’évolution de son propre écosystème, lui qui développe depuis plusieurs années son empreinte dans l’hôtellerie et le vin.


Mais le changement de forme n’est pas neutre. Une distinction n’a pas le même poids qu’un contenu éditorial. Une Étoile, même verte, s’affiche sur une façade, dans un communiqué, sur un site, dans la mémoire d’un client. Elle crée un repère immédiat. Une série d’articles, aussi bien produite soit-elle, raconte davantage qu’elle ne consacre. Michelin ne remplace donc pas tout à fait l’Étoile Verte : il déplace son discours sur l’engagement, d’un système de reconnaissance visible vers une logique de portraits et de récits.


Crédit photo : Guide MICHELIN
Crédit photo : Guide MICHELIN

Une décision qui laisse un goût d’inachevé

C’est peut-être là que la nouvelle suscite autant de questions. Car l’Étoile Verte n’était pas parfaite. Depuis son lancement, certains chefs et observateurs pointaient le manque de lisibilité de ses critères, parfois jugés moins rigoureux que ceux des étoiles rouges. Dès 2020, des voix dans le secteur reprochaient à Michelin une reconnaissance insuffisamment encadrée, donc potentiellement vulnérable aux accusations de flou ou de greenwashing.


Pourtant, l’abandon pur et simple de la distinction ne résout pas nécessairement cette difficulté. Il la contourne. Au lieu de clarifier la méthodologie, de renforcer l’évaluation ou de faire évoluer l’Étoile Verte vers un référentiel plus solide, Michelin choisit de passer à autre chose. Et c’est précisément ce qui peut donner à cette annonce une impression d’étrange recul, au moment même où la restauration durable n’a jamais autant cherché des marqueurs crédibles pour se distinguer du simple verdissement de façade.


Le contraste belge résume assez bien cette hésitation. Le 4 mai 2026, trois restaurants étaient publiquement salués pour leur démarche responsable. Le 18 mai, Michelin officialisait la fin progressive du dispositif qui venait de les distinguer. Rien n’indique à ce stade selon quel calendrier précis cette disparition s’appliquera pays par pays. Mais l’effet produit est déroutant : à peine décernée, la récompense apparaît déjà comme un emblème en sursis.


© Illustration éditoriale — Gastrognito / A.L.
© Illustration éditoriale — Gastrognito / A.L.

Ce que Michelin gagne. Et ce qu’il perd.

Avec Mindful Voices, Michelin gagne de la souplesse. Le Guide pourra choisir des personnalités, raconter des initiatives, traverser les frontières entre table, hôtel et vignoble, donner plus de chair à des engagements qui ne se résument pas toujours à un pictogramme. Il pourra aussi éviter l’écueil d’une distinction mal comprise ou difficile à calibrer de manière homogène à l’échelle mondiale.


Mais il perd peut-être quelque chose de plus symbolique : la force d’un signe simple. L’Étoile Verte avait ceci de puissant qu’elle mettait l’engagement sur le même terrain de visibilité que l’excellence culinaire. Elle disait, en creux, qu’une maison pouvait être admirée non seulement pour la sophistication de sa cuisine, mais aussi pour sa manière d’habiter son époque. À force de vouloir raconter plus large, Michelin prend le risque de rendre ce message moins lisible.


Dans un monde gastronomique saturé de discours sur la conscience, la saison, le local et l’éthique, la question n’est plus de savoir si l’engagement mérite d’être raconté. Il le mérite. La vraie question est peut-être de savoir comment le reconnaître sans l’affadir.


L’Étoile Verte n’était sans doute pas irréprochable. Mais elle avait une vertu rare : rendre visible, en un seul symbole, l’idée que la haute cuisine ne pouvait plus se contenter d’être brillante. Elle devait aussi devenir responsable. Michelin promet aujourd’hui de faire entendre des voix. Reste à voir si, en retirant l’étoile, il ne laisse pas derrière lui un silence un peu trop élégant.

Commentaires


bottom of page